Un cheminement vers la soumission

Valentina de Guido Crepax

Après quelque temps, je lui avais donné l'ordre de me téléphoner de sa province entre chaque rendez-vous dans la Cave. Entendre ma voix en dehors du Donjon, me percevoir comme une présence constante dans sa vie réelle bâtissait, solidifiait sa condition de soumise. Je n'étais plus cantonné, enfermé dans la boîte secrète de ses jeux érotiques : j'intégrais sa vie de tous les jours, j'étais sans cesse mêlé à ses pensées, à ses gestes les plus quotidiens. 
Le Journal d'un maître de Patrick Le Sage.

Cette forme de soumission m'a été proposée. J'ai tout d'abord accepté cette main tendue vers moi pour symboliquement monter les marches, être éduquée et devenir une belle soumise qui ferait la fierté de son maître. C'était un soir, et après une nuit blanche, j'ai finalement retiré ma main. Aussi vite que je l'avais offerte. C'était il y a quelques mois.



Ma première rencontre avec le BDSM s'est faite par l'intermédiaire de Valentina de Crepax alors que j'étais bien trop jeune pour comprendre ce que je regardais sans même le lire. Puis, plus tard, à la fac, il y eu Les Infortunes de la belle au bois dormant d'Anne Rice. Histoire d'O est venu encore plus tard, plus pour ma culture qu'autre chose. Les deux premiers ouvrages ont par contre clairement instillé quelque chose en moi très tôt. Quelque chose qui a muri au fil de mes lectures, s'est fantasmatiquement développé en dehors de toute réalité concrète. Jusqu'à ce que je me mette à rencontrer à nouveau et à vivre mes fantasmes, et plus encore.

Un premier partenaire libertin fit office de maître pendant quelque temps. Décelant chez lui un caractère dominant dès notre première rencontre et ayant plus de connaissances théoriques que lui, c'est moi la première qui l'ai attiré sur ce terrain et l'ai en quelque sorte formé. Comme notre relation ne se résumait pas qu'à cet aspect-là, il s'agissait finalement plus d'un jeu et d'une initiation réciproque que nous pratiquions quand nous avions l'esprit à ça tous les deux. Il m'a aussi donné ma première occasion de passer de l'autre côté de la cravache et de découvrir à ma grande surprise que je pouvais switcher. Mais ça, c'est une autre histoire.

Ce qui devait arriver arriva, il a fini par perdre la main sur moi ; j'avais besoin de plus de cadre, de quelqu'un qui prendrait les initiatives sans que j'apporte la matière pour cela, et, en parallèle, j'évoluais de mon côté à force de rencontrer d'autres personnes. J'ai donc mis en pause cet aspect-là de ma sexualité pendant un temps, restant à l'affût, mais ne recherchant pas vraiment quelqu'un pour me dominer.

C'est quelque chose dont je parle assez librement, car, comme beaucoup de pratiques, ce n'est pas parce que j'en parle que je l'exige à tout prix de mes partenaires. Et réciproquement. D'ailleurs, la plupart ne sont pas à l'aise avec et je ne suis pas forcément dans le bon état d'esprit non plus avec eux. Ça fait partie de moi, c'est tout. Trouver la bonne personne pour l'exploiter (la partie, pas la personne) n'était pas une urgence. J'ai donc continué à lire, à discuter, à enrichir la théorie. À me poser de nouvelles questions aussi, sur mes envies, mes limites, sur la teneur de la relation pour que ça fonctionne. Je sais par exemple que ça ne fonctionnera pas avec une femme ni avec un homme plus jeune que moi. Aujourd'hui en tout cas. Connais-toi toi-même...



Il semblerait que ma photo de profil sur les sites libertins que je fréquente fasse frétiller quelques narines. Et, étonnement, aussi bien celles d'hommes dominants que celles d'hommes soumis ; ce qui m'amuse assez, je l'avoue. Je me dis que je dois vraiment dégager quelque chose sans m'en rendre compte. Ou alors, ce sont eux qui projettent leurs fantasmes sur moi. C'est possible aussi.

J'ai pris le temps de discuter avec chacun d'eux pour voir un peu où ils voulaient en venir. Il est évident que 50 nuances de Grey a changé la donne et que certains jouent la carte domination en se disant que le film a été vu ou le livre lu et qu'il y a sans doute moyen d'attirer une libertine dans son lit en lui faisant sentir l'odeur du soufre. De gentils amateurs.

Dans la botte de foin, il y a aussi de vraies aiguilles. Des gens qui savent de quoi ils parlent, qui pratiquent déjà depuis quelques années, qui ont une vraie expérience et sont en recherche d'une nouvelle soumise. J'ai l'innocence de penser que les rencontrer sur un site libertin plutôt qu'un site dédié fait d'eux des êtres à la sexualité multiple comme moi et pas des monomaniaques de la paire de menottes ; des gens a priori plus flexibles donc.

Là aussi, plusieurs profils. Les plus simples à écarter sont ceux qui savent mieux que moi d'entrée de jeu et se montrent très manipulateurs. Ils sont comme une crise d'urticaire sur ma peau. Il y a ceux avec qui ça pourrait se faire parce que nous partageons la même philosophie, mais qui sont soit trop loin, soit pas tout à fait en phase avec mes besoins et moi avec les leurs, soit pas à mon goût tout simplement.

Puis il y a eu celui du début de l'article. Un maître avec 15 ans d'expérience, qui a pris le temps de m'écouter, de me lire, de confirmer que j'avais vraiment ça en moi et que je n'étais pas du flan, et qui, par la suite, s'est contenté d'appuyer sur les bons boutons pour me faire venir à lui. Pas de réelle manipulation de sa part, pas de malveillance. Au contraire, je pense que c'est quelqu'un de très bien. Échanger avec lui a été très très riche en enseignements et je l'ai d'ailleurs remercié lors des adieux. Mais il m'a fait réaliser que le fantasme de soumission que je nourrissais depuis si longtemps n'était plus en adéquation avec celle que je suis aujourd'hui et que j'ai beaucoup changé sans même m'en être rendu compte. Il m'a fait vivre un réel bad trip où je me suis sentie partir. Oui, j'aurais pu devenir une magnifique soumise, et pour cela, j'ai senti que j'étais soudain prête à tout sacrifier. Tout. Mon partenaire de vie, mes amants, mes amis, mes projets, et probablement ma santé. Au moment où j'ai donné virtuellement ma main, j'ai senti que quelque chose n'allait pas, mais alors pas du tout, et c'est mon instinct qui a fait le reste. Un regard, une relation naissante qui compte beaucoup, des promesses, la confiance placée en moi par d'autres. Et surtout l'impossibilité de voir au-delà de la fière soumise tant fantasmée qui soudainement devenait un objet de dégoût pour moi. Je me souviens même lui avoir dit : "Mais qu'est-ce tu t'es fait ?" C'est au moment où elle est devenue palpable que j'ai compris que j'allais faire marche arrière dans ma vie et que je n'en sortirais pas grandie. Et j'ai repris ma liberté. J'ai des besoins, certes, mais il n'y a pas qu'une voie pour les assouvir.

J'ai pris le temps de me remettre de cette mauvaise expérience, de l'analyser, d'en tirer une leçon. Je continue à percevoir ce moment désagréable comme un mal nécessaire. Quelques semaines plus tard, il y a eu un nouvel arrivant sur ma fiche, suivi d'un premier courrier. Et il y a surtout eu cet échange :
Lui : Comment vous situez-vous vis-à-vis de ces dominants attirés par votre profil ?

Moi : Ça dépend de comment ils présentent les choses.
Il y a par exemple un jeune de 30 ans de la région qui me fait des avances très claires depuis quelques jours en me demandant si j'ai déjà été soumise, blablabla. Il n'a aucune chance de me faire soulever un sourcil.

Lui : La soumission est une drôle de relation. Une fois la machine lancée, les deux deviennent dépendants.
Il doit y avoir quelque chose de fusionnel pour que ça devienne ainsi.

Moi : Y voyez-vous une contradiction avec le libertinage ? Du point de vue de la soumise s'entend.

Lui : Une libertine peut tout être. Volage, soumise, dominante, bi. C'est l'essence du libertinage que de tout vivre de ces intimités, il me semble...

Moi : Je ne peux concevoir ma soumission autrement que très temporaire, quelques heures de temps en temps où je renoncerais effectivement à ma liberté pour donner la main à quelqu'un d'autre. C'est tout du moins comme ça que j'ai modestement pratiqué jusqu'à présent et ça me va. Mais cette relation qui consisterait à rendre des comptes à quelqu'un tout le temps sur tout, de ma tenue du jour à mes rencontres avec d'autres hommes serait pour moi quelque chose d'invasif et de contraire à ce que je suis.

Lui : Oui, il y a plusieurs types de soumission. Celle-là me plaît. Ensuite, ça devient une forme d'esclavage que certaines recherchent et qui nécessite un maître très très présent. Je préfère les quelques heures de temps en temps.
Un début prometteur... une histoire en cours.



Ma soumission n'a-t-elle pas alors une saveur différente justement parce que je suis et reste libre avant tout ? La satisfaction de me faire plier, même l'espace de quelques heures, n'est-elle pas encore plus grande que de me savoir à sa botte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ? Telles sont les questions que je pose maintenant. Et les réponses en disent long sur mes interlocuteurs, même si nous ne faisons que discuter et que ça n'ira pas plus loin. Car je ne peux être la soumise que d'un seul maître de toute façon, mais je reste libre d'aller "sagement" batifoler avec d'autres hommes et/ou femmes.



Bonus pour Lui :

SHOWstudio: The Fashion Body - Buttocks

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