Néo-libertinage


L'autre point que j'aimerais éclaircir est celui de la liberté sexuelle, afin de justifier le titre de cette conclusion : "Le sexe n'est pas une urgence." Dire qu'une sexualité sans frustration est nécessaire à l'épanouissement de chaque individu et donc d'une société dans son ensemble ne revient pas à prôner une sexualité à excès. Car nul ne peut prétendre à un épanouissement quand la sexualité devient facteur d'aliénation. Plus concrètement, ma critique porte sur la jouissance consommatrice, le néo-libertinage, et le bombardement médiatique à outrance d'images sexuelles essentiellement publicitaires. 

Nous vivons dans une société où la jouissance n'a pour seule fin qu'elle-même. Elle a un but, et peut-être même le seul auquel chacun aspire. Elle n'est pas un moyen d'accéder à un autre stade, elle n'a aucune fonction réelle si ce n'est de satisfaire dans l'instant. Dans la relation sexuelle, la jouissance est devenue l'objectif premier. C'est parce que cette jouissance écrase tous les autres aspects positifs de la sexualité qu'elle devient aliénante. Car une sexualité ne peut en aucun cas être épanouissante si elle a pour seul but la jouissance. Cette aliénation à la jouissance est massivement observable dans le phénomène de la course à l'orgasme. Cet orgasme, dont on parle dans de nombreux magazines et émissions télévisées et radiophoniques, est devenu un pur produit de consommation, faisant oublier ainsi la richesse de la relation sexuelle. Nous consommons de la jouissance sexuelle comme nous consommons des hamburgers, en tant que petit plaisir qui vient pallier nos frustrations quotidiennes. La course au plaisir est un phénomène très semblable à la crise d'achats compulsifs. Cette course, parfait reflet et parfaite expression sexuelle de la société occidentale, est renforcée par les médias, qui, en tant que pousse-à-la-consommation, prônent de modèle de sexualité appauvrie. La propagande de la norme sexuelle doit être critiquée d'un point de vue féministe car elle prend le chemin opposé à l'ouverture vers la liberté sexuelle. Car la liberté sexuelle n'est pas jouissance aveugle et excessive. Trop de sexe mal "employé" tue le sexe. La propagation à outrance d'images publicitaires sexuelles en peut qu'aller dans le sens de l'appauvrissement.

Cette liberté n'est certainement pas non plus "néo-libertinage". J'appelle "néo-libertinage" le mouvement de consommation sexuelle de tous ceux qui prétendent être des "libertins". Je n'appelle pas cela du "libertinage" puisqu'il est selon moi vide de sens de se prétendre libertins de nos jours. Mais, ces personnes s'autoproclamant ainsi, je modifierais légèrement le terme et les nommerais "néo-libertins". Concrètement, je retrouve derrière plusieurs désignations : le phénomène des clubs échangistes, ou, dans sa version bourgeoise, les organisations de "partouzes" privées dans de luxueux appartements qui regroupent certains membres de l'élite pseudo-intellectuelle parisienne ; les nouveaux fétichistes qui, pour mettre un peu de piment dans leur vie, se découvrent massivement une passion pour le vinyle, le latex, et le talon aiguille ; le bondage et toutes ces sexualités à la mode. Ce que je critique n'est pas la pratique de l'échangisme, du fétichisme, ou du bondage en elle-même, mais le phénomène de mode, révélateur de cet état de consommation de sexe, qui réduit la relation sexuelle à un acte masturbatoire qui devient jouissance égoïste et non partage d'un état émotionnel.

De plus, les néo-libertins adoptent souvent la définition consensuelle qui affirme que toute jouissance est jouissance de la transgression. Cela montre en quoi ils ne peuvent en aucun cas être dans l'optique de libération. Car la liberté sexuelle ne peut s'obtenir qu'avec le dépassement de la transgression afin de jouir librement. Et lorsque cette transgression est dépassée, il est logique qu'un désintérêt pour la sexualité à excès finisse par s'installer.

Il semble aujourd'hui nécessaire de lutter contre cet appauvrissement afin de conserver la dimension magique et émotionnelle du rapport sexuel. L'intensité et le sentiment sont des facteurs nécessaires à une sexualité épanouie, il faut les préserver.

Porno Manifesto d'Ovidie 

Ô combien je suis d'accord avec cette vision des choses. Et le mouvement n'a fait que s'emballer depuis la sortie du livre en 2002. Ce néo-libertinage est tout ce que je fuis. Quant à dire que les libertins n'existent plus aujourd'hui... comment nous qualifier alors, les quelques nous qui nourrissons notre sexualité de séduction, de sensualité et surtout de beaucoup d'esprit ? Nous qui ne passons pas notre temps à regarder notre sexe, mais à échanger sur notre perception de ce petit monde, à analyser, à débattre sur les injonctions que les médias et les gens autour de nous véhiculent et dont nous essayons justement de nous libérer pour avancer ? Nous qui arrivons encore à nous écrire des textes enfiévrés pour temporiser quand la passion charnelle ne peut être assouvie sur le moment, ni dans la semaine, ni dans le mois ? Nous qui lisons et échangeons autour de livres comme Porno Manifesto afin de nous enrichir intellectuellement ? Une espèce disparue sans doute.  

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