Dormir ensemble

 ©John La Ferlita / Pics4Learning

Un jour, tu as décrété : "Je veux passer toute la nuit avec toi ; je veux dormir avec toi !" et j'ai éprouvé un petit choc délicieux. Non que je n'eusse jamais pensé à une telle extravagance, mais j'avais toujours eu peur que mon caprice ne relève, à tes yeux, d'une très vulgaire mièvrerie. En proclamant "Amour interdit", nous avions dressé à notre manière des barrières, nous avions inventés des tabous. "Amour interdit", cela ne signifiait-il pas aussi "sentimentalité interdite" ? Dormir avec moi, tu avais dit "dormir", c'était un programme encore inédit, jamais réalisé, mais seulement entrevue dont la perversité soudaine me bouleversait.

La Femme de papier de Françoise Rey.


Passer la nuit avec quelqu'un est quelque chose que je n'arrive pas encore à faire. Et je ne parle bien ici que de dormir. Pourtant les occasions de le faire se sont présentées plusieurs fois et l'essai n'a finalement été transformé qu'une fois en deux ans de libertinage. Je dois admettre que l'expérience n'a pas été aussi agréable que je l'aurais souhaité. 

Contrairement à l'extrait plus haut, j'ai passé cette unique nuit avec quelqu'un que j'aimais profondément depuis plusieurs mois, il aurait donc été logique que ce ne soit qu'une formalité dans notre relation. On partage déjà tant de choses intellectuellement, physiquement et émotionnellement, pourquoi pas un lit en plus ? Il faut croire que de très nombreuses années d'habitudes monogames font que partager le lit de quelqu'un d'autre que mon partenaire de vie se révèle être particulièrement étrange pour moi. Les positions dans le lit ne sont pas les mêmes, la fluidité du changement de position non plus, les bruits sont différents aussi. Sans parler de la température du corps d'à côté qui peut être mal thermostaté et transformer le lit en fournaise. Tant de petites choses qui perturbent un sommeil qui n'a pas d'autres prétentions que d'être réparateur.

Et il y a ce qu'il y a avant. La soirée en tête à tête dans un environnement qui n'est pas le mien alors que j'affectionne tout particulièrement les fins de journées calmes dans mon canapé. Là, il ne s'agit plus d'échange de fluides, mais de partager une intimité autrement plus profonde : le rituel du soir. Avec quelqu'un d'autre. 

Je crois que ce que j'ai préféré dans cette nuit-là, ce fut le réveil coquin et avoir la chance de profiter du corps encore très endormi de mon partenaire, parce que j'émerge souvent tôt (et que je n'ai visiblement aucun respect pour le sommeil de l'autre quand j'ai une idée dans la tête). J'aurais pu être ronchonne, car le manque de sommeil me rend ronchonne, c'est pour ça que les nuits ont un caractère sacré pour moi, mais juste ce moment, au réveil, de douceur, à l'intensité grandissante, dans les odeurs beaucoup plus naturelles de nos corps, ce moment valait la peine. C'était encore une forme d'intimité différente.

Actuellement, il y a d'autres personnes très proches avec lesquelles je voudrais pouvoir partager ne serait-ce qu'une nuit, juste pour essayer, pour voir si je peux m'habituer à d'autres corps dans mon sommeil. Mais les occasions ne se présentent pas facilement, malheureusement pour nous. Alors, on se rabat sur les siestes, crapuleuse ou pas. C'est bien les siestes aussi. Et ça peut se faire dans un champ au chaud sous un rayon de soleil surtout.

Wildcat Sanctuary

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