Fantasmes et rapport à la lecture érotique

Antoine Joseph Wiertz - La lectrice de roman

Je lis. J'ai besoin de lire. Je ne lis pas tout le temps, c'est par période et la thématique change régulièrement, mais je ne pourrais pas vivre sans lire. Étonnamment, s'il y a pourtant bien un domaine auquel j'arrive peu ou prou à m'intéresser, c'est celui de la romance, de l'érotisme et des histoires de sexe torride, avec ou sans fouet. La majorité (comprendre : ce qui est à la mode actuellement dans le rayon érotisme) ne me fait ni rêver ni mouiller ma petite culotte. La sauce ne prend pas avec les livres, alors qu'avec les films, j'arrive encore à avoir des palpitations si les choses sont bien amenées.



Les romances ? Je ne suis pas romantique, je ne crois pas au prince charmant, je n'ai que faire des fleurs, des soirées aux chandelles, des bulles de champagne, des promesses de mariage et de chien qui galope avec les enfants dans le jardin derrière une barrière blanche. Je ne vais même pas m'attarder sur la Saint-Valentin qui approche à grands pas. J'aime et je partage toute l'année et plutôt trois fois qu'une maintenant en plus. Je ne crois pas non plus à l'amour comme au premier jour au bout de dix ans de vie commune. 

Les jeunes et beaux éphèbes bien membrés et endurants ? Je leur dis non dans la réalité, pourquoi irais-je les chercher ailleurs que dans les pornos dans les livres ? J'aime les "vieux" beaux.

Le sexe torride où la femme jouit dès qu'on la touche, rejouit quand on la pénètre, puis encore trois ou quatre fois avant que l'homme ne jouisse à son tour provoquant une pluie d'étoiles... et qu'il y a moyen de remettre ça encore six fois dans la nuit. Trop d'irréalisme tue le réalisme. Faut-il rappeler qu'une femme a le droit de ne pas jouir à tous les coups et que l'ego de l'homme n'a pas à en prendre ombrage ?

Les riches célibataires avec un trauma d'enfance bien caché et un amour pour les menottes et la cravache qui stimulent à la fois l'instinct maternel et le penchant pour la soumission ? Vade Retro, Grey Satanas ! Prends le taureau par les cornes et va voir un psy plutôt que de chercher la seule, l'unique qui saura te comprendre et t'accepter et te soigner parce qu'elle n'attendait que ça : trouver un homme mal dans sa peau qui lui dira où et quand faire pipi ! J'y reviendrai plus bas.

Les bêtes de muscles, c'est pareil. J'aime la virilité subtile. Pas les mecs baraques et bourrus qui s'affirment en envahissant le territoire du Highlander voisin pour impressionner la donzelle, alors qu'il lui suffit de sourire pour montrer qu'au XVIe, les soins dentaires, c'était pas ça et que le résultat devait être très impressionnant en effet. D'un autre côté, comme elle a des oxyures qui lui remontent par les trous de nez et des poux dans les cheveux, ça doit passer.

Jeune fille lisant, de Théodore Roussel

Et les hommes possessifs et obsessionnels ! Comme si le rêve de toutes les femmes était de se donner entièrement à l'autre, de vivre pour l'autre, de fusionner dans l'autre, de ne faire que la même chose que l'autre ou ce que l'autre lui dit de faire, parce que c'est ça l'amour, c'est ne former plus qu'un seul être qui regarde dans une seule direction tout le temps, ce qui les condamne à pratiquer les positions de la cuillère et de la levrette jusqu'à ce que la mort les sépare. Adieu veau, vache, cochon, soirées entre potes et sorties entre copines donc. Si, en plus, la femme est vierge ou quasi sans expérience et que l'homme est un bad boy tombeur qui se range pour elle, alors là, c'est l'explosion de paillettes. Ces deux-là étaient vraiment faits l'un pour l'autre. Vite, un labrador.

M'affirmer petit à petit en tant que féministe pro-sexe ne m'aide certainement pas à comprendre l'attrait croissant pour cette littérature si stéréotypée, que je trouve en plus assez contreproductive au final. J'ai un souci avec les gros clichés et les relations entre les hommes et les femmes dans ce type de romans qui ont la fâcheuse tendance à s'appuyer toujours sur les mêmes codes et la même dynamique correspondant aux attentes des lectrices, qui du coup lisent encore et toujours plus ou moins la même histoire et en redemandent. Et la boucle est bouclée, parce que ça devient une lecture rassurante et doudou, et ça serait bien si la réalité était comme dans les livres. Mais, résultat, la réalité n'évolue pas, elle. Le modèle du conte pour enfants perdure : et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Heureusement, il y a des auteurs qui arrivent, avec succès critique à la clé, à apporter de la fraîcheur dans le genre. À tout hasard : des héroïnes fortes, indépendantes, qui assument totalement leur sexualité débordante ou sélective ou très particulière, et qui n'hésitent pas à plaquer tous leurs prétendants à la fin parce que les combats de coqs et les concours de bites, ça va bien deux minutes, et une femme, ce n'est pas un trophée. 

Marie-Madeleine au désert d'Emmanuel Benner

Et puis, comment ne pas parler de cette mode autour du BDSM puisque j'en suis une modeste pratiquante ? J'ai déjà évoqué mes premiers émois livresques en la matière et ils ne datent pas d'hier. J'ai donc vu débarquer Grey, ses cinquante nuances et tous ceux qui ont surfé sur la vague dans la foulée. Beaucoup d'éditeurs se sont mis à en publier, beaucoup d'auteurs ont fait surface. D'un seul coup, les gens (surtout les femmes) voulaient du cuir et des menottes en pilou à la maison pour pimenter leur vie sexuelle. Curieusement, il y a eu des accidents et ça n'a pas forcément été agréable pour tout le monde. Hé !, le BDSM, ça ne s'improvise pas.

Catherine Robbe-Grillet avait été invitée un peu partout pour parler du phénomène 50 nuances à l'époque et elle avait bien résumé les choses :
C'est un conte de fées. Ou, plutôt, c'est du Harlequin. J'aimerais quand même savoir ce qui, en ce qui concerne l'écriture, relève de la traduction stricto sensu... Quel couple ! Voyez cette héroïne : oh, la pauvre petite ! Elle n'arrête pas de "déglutir", de dire "merde" ou "putain de bordel de merde". Cette oie blanche perd sa virginité avec ce garçon et, d'un seul coup, elle connaît six orgasmes ! Et elle pense que toute cette affaire de SM, au fond, ça va passer.... Quant à lui, c'est un amant très responsable : même lorsqu'il sort la cravache, il reste très convenable et très doux. À mon avis, cette E.L. James se moque de la littérature. C'est le degré zéro ! Elle a, semble-t-il, d'autres chats à fouetter...
Voilà, on retombe bien sur le et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Même là.

Je suis presque incapable de lire les livres dans cette veine, déjà parce que la plupart du temps, c'est du grand n'importe quoi écrit par des gens qui fantasment le BDSM mais ne le vivent pas, et quand il s'agit d'initiés, il se trouve que ça ne correspond pas à mes pratiques. Difficile de s'immerger dans une histoire où une soumise vit aux pieds de son maître 24/7, la bouche rendue disponible par un bâillon-anneau et avec un Rosebud dans l'arrière-train duquel pend une clochette qui ne doit pas tinter sous peine de se retrouver sodomisée dans la minute par quinze étalons en rut alors que ça ne fait pas du tout partie de mes fantasmes. Quand je lis ça, je ne peux pas m'empêcher de m'identifier, et si c'est quelque chose que je ne laisserais jamais faire, alors ça me met plus mal à l'aise qu'autre chose. Autant dire que le plaisir n'est pas au rendez-vous. Quoique... sans le 24/7, et sans les étalons... Zut... Bref. Puis, la relation entre un maître et une soumise est quelque chose que je considère comme tellement unique, que ce que font les autres en vrai ou dans les livres ne me concerne jamais vraiment. Ce sont d'autres arrangements qui ne me regardent pas.

Janos Czencz


Pire encore, la nouvelle mode semble s'est déplacée vers la Dark Erotica. Je cherche encore pourquoi le mot érotique est mêlé à tout ça, car il s'agit la plupart du temps d'histoires dramatiques d'enlèvement, de contrainte, de viol, d'esclavage... et d'emprise psychologique. Un auteur a même trouvé de bon ton d'annoncer sous le résumé de son livre que :

Ceci n'est pas une histoire de BDSM consenti. C'est véritablement une histoire d'esclavage. Si lire une histoire érotique sans mot de sécurité vous met mal à l'aise, alors ce livre n'est pas pour vous. Il s'agit d'un travail de fiction, et l'auteur ne valide ni n'encourage ce type de comportements avec d'autres personnes sans leur consentement.

Tu fais bien de le préciser. Je vais donc acheter l'autobiographie de Natascha Kampusch et voir si ça me fait de l'effet. Ah non, pardon, ce n'est pas une histoire érotique, c'est la réalité de l'enlèvement, du viol et de l'esclavage. D'un esprit brisé. Et tu racontes quoi comme histoire déjà ? Non, vraiment, je ne vois pas ce qu'il y a d'érotique là-dedans (Érotique = qui a rapport à l'amour, qui a un tempérament sensuel, qui est enclin au plaisir physique, c'est dans le dico). Même sans amour, toute relation BDSM est basée sur le consentement initial, peu importe ce qu'il se passe après, que la personne se fasse agrafer les grandes lèvres et taillader les mamelons pendant qu'on lui envoie des décharges électriques entre les cuisses. Dur, mais consenti. La défense des auteurs comme des lecteurs, c'est qu'il s'agit d'un travail de fiction... Pourquoi 50 nuances n'est pas considéré comme tel alors, et que les gens jouent à Christian et Ana ?

Der Bücherwurm de H. Fenner-Behmer


Il m'arrive pourtant de succomber de temps en temps à quelques ouvrages du rayon érotique. J'ai lu Histoire d'OLe LienLa Vénus à la fourrure, quelques romances gay tendance BDSM (une niche pas pire qu'une autre), des témoignages et des anthologies autour de la fesse. Comment j'effectue mes choix ? En général, il s'agit d'ouvrages de référence qu'il est bon d'avoir lus pour la culture. C'est ma motivation principale. Parfois, il s'agit de recommandations. Il n'y a pas de recherche particulière de source d'excitation vu que ça fonctionne rarement, pas de réelles recherches de scénarios à réaliser, tout au plus, il y a des idées à adapter avec l'un ou l'autre de mes partenaires, parce que je sais que ça pourrait leur plaire. Ça me permet aussi de croiser des situations nouvelles qui, par mimétisme, me permettre de mieux définir ce que je suis prête à faire ou pas du tout, ou peut-être. Mais, de mémoire, si effectivement il arrive qu'un peu d'humidité déborde, ça ne va que rarement plus loin. Je suis plus dans une approche de documentation, d'analyse et de compréhension. Le seul plaisir que j'en retire est généralement celui des mots. Comment ça, je ne suis pas fun comme nana ? 

Ce qui reste le plus cocasse là-dedans, c'est que je ne doute pas qu'une partie de mon entourage, non initié à mon style de vie, pense, en voyant mon rejet du genre parfois virulent, que je suis mal baisée, frigide ou je ne sais quoi. Alors que justement, c'est tout le contraire. Pendant longtemps, j'ai emmagasiné de la théorie et tenu en laisse pas mal d'envies. Aujourd'hui, je vis tout ça : je rencontre des hommes, des femmes, des couples, je me laisse marquer les fesses et je ne m'interdis pas de tomber amoureuse. Et en faisant tout ça, je cultive mon jardin secret. Avec cuillère et levrette si ça me chante, mais toujours sans les fameuses bulles.

Jean Jacques Henner - La liseuse

PS : Si vous voulez en savoir plus sur la romance et ses sous-genres, Wikipedia a une page pour ça. Je rappelle que, quelque part dans le bazar, il y a du dino-porn

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