Le grand cri de l'orgasme


"Comme si c'était normal", "Je voudrais être une femme normale". On entend ça tous les jours quand on est sexologue. Tant de femmes souffrent parce qu'elles ne se sentent pas normales !
Les Femmes et leur sexe, Heidi Beroud-Poyet et Laura Beltran, p. 127.



L'orgasme. Vaste sujet, n'est-ce pas ? En tout cas, ça faisait un moment qu'en parler me démangeait. Surtout que, de toute évidence, je m'intéresse à la sexualité au sens large, que je lis pas mal de choses sur la chose et que je ne suis pas encore totalement un cerveau sans corps. Parfois, je bouillonne.

À écouter les sons de cloches, il faut jouir, jouir, jouir jusqu'à l'orgasme à tous les coups. Puis il faut jouir comme ci et pas comme ça, comme s'il y avait quelque part une jolie petite checklist sur la bonne façon de jouir (J'ai léché (un peu) : OK; j'ai mis un doigt sur le gland du clitoris et ma bite dans son vagin : OK ; j'ai bourriné avec un angle de 45° en maintenant ses jambes à un angle de 90° et en faisant des mouvements circulaires dans le sens inverse des aiguilles d'une montre avec mon doigt sur le cadran haut gauche du gland : OK ; elle a crié : OK ; elle a rougi : OK ; elle a vibré de partout : OK ; j'ai joui aussi : OK. Satisfaction globale : 5/10. Bien mais pas top.) À cela se rajoutent les magazines féminins qui libèrent la femme en l'empêchant de penser hors de la boîte et donc pour elle, parce que ça serait ballot qu'elle arrête de les acheter. Combien d'articles chaque année sur les 6... 12... non, 40 positions pour obtenir un orgasme à coup sûr ? Combien de dissonances aussi dans les discours ? Ah, attendez, maintenant, on nous donne le droit de ne pas jouir parce qu'il n'y a pas que l'orgasme dans le sexe et qu'il serait bête de se prendre la tête avec ça quand même. Et bien sûr, il y a toujours l'ombre de l'autre cloche de Freud qui a bien aidé à véhiculer l'idée que la femme n'est une femme que quand elle jouit vaginalement. Le clito, c'est pour les immatures et il faut absolument que la petite fille se détache de l'idée d'avoir un jour un pénis. (Ouais, ben j'achète un gode-ceinture si je veux d'abord ! Et je prends qui je veux avec !) Bonjour les divergences d'opinions et les très pernicieuses injonctions à tout va. Et, malheureusement, qu'on le veuille ou non, on est bombardées par tout ça au détour du net, du rayon presse de Leclerc ou dans la salle d'attente du médecin. Aussi à l'aise dans ses baskets qu'on puisse l'être, on y sera toujours un peu sensibles parce qu'on a toujours une petite insécurité à la con qui traine dans un coin et qui va se retrouver malmenée. Je ne fais pas exception à la règle. 

Alors, à un moment, j'en ai eu marre. Les exercices qui ne servent à rien, les tips qui ne servent à rien, les bonnes idées qui ne servent à rien... à part à se dire : merde, je ne suis pas normale, ça ne marche pas tout ça. Pourtant, je sais comment obtenir un orgasme avec mon corps, mes petits doigts et des accessoires depuis un moment, je sais comment je fonctionne, je sais que j'ai des muscles particulièrement toniques, je sais quelles sont les positions où ça marche et celles où ça ne marche pas (incroyable, ce n'est aucune des 100 positions du Kamasutra et pour cause), je sais aussi que la pénétration ne sert à rien dans mon cas parce que de toute façon orgasme et homme entre les cuisses, c'est incompatible, il faut faire un choix et en général mon vagin et mes cuisses choisissent toujours d'expulser l'homme. Parce que oui, je fais partie de ce tiers des femmes qui ne jouissent que les jambes serrées et qui un jour se sont demandé si c'était normal que rien d'autre ne fonctionne malgré les efforts, les mille et une astuces et toute la bonne volonté des participants. Je vous arrête tout de suite, inutile de me parler des positions du Nirvana, du gaufrier, du singe, du crabe, si ça marchait, ça se saurait depuis longtemps et je ne serais pas là. Des exceptions ? Il y en a eu (deux), anecdotiques. Non reproductibles facilement. La zone "G" est libre de se manifester un jour, quand elle le souhaitera, j'ai trouvé autrement plus efficace pour faire gonfler mon clitoris. Hé, l'important, c'est qu'on est un tiers à jouir uniquement les jambes serrées, ça fait beaucoup de monde. On est aussi visiblement 30 %  à ne jamais avoir d'orgasmes pendant le coït. Là aussi ça fait du monde. Trop pour que ce soit anormal en fait. Moralité : tout va bien en fait, faut juste s'adapter et ne pas se prendre la tête.

Tout ce que je vois, c'est que je prends mon pied à ma façon et que mes partenaires avec qui je fais un bout de chemin, à qui je parle et qui m'écoutent, bénéficient de mes enseignements pour être actifs dans mon plaisir en s'adaptant à ses spécificités. Le seul fait que je les enchaîne et que je sonorise le voisinage suffit à coller un grand sourire sur le visage de tout le monde dans la pièce, alors, le comment, on s'en fout un peu en fait ; personne n'est jamais frustré. Mais, du coup, mes orgasmes ne sont pas offerts sur un plateau à tout le monde (mais le sont-ils jamais ?) ; il faut apprivoiser la bête avant, parce que ça n'arrivera jamais sur un malentendu avec le premier venu (même si ça me ferait une belle surprise, je crois). À noter que pour les jeux de contrôle d'orgasmes et d'edge play, par contre, je présente quelques avantages intéressants. Quant à la perception de l'absence d'orgasmes dans la plupart des premiers rendez-vous, je ne me suis fait griller qu'une seule fois alors que je n'ai pourtant jamais simulé de toute ma vie (aucun ego n'en est mort à ce jour). J'en ai déduit que les hommes, même les plus attentifs au plaisir de leur partenaire, n'ont pas vraiment moyen de savoir tant il y a de variations d'une femme à l'autre. De mon côté, je peux planer des heures suite à un rendez-vous sans avoir eu un seul orgasme, sans doute parce que j'ai appris par la force des choses à ne pas me focaliser là-dessus. Un petit mal pour un grand bien au final.

Tout ça pour dire que j'en ai marre de voir passer des marronniers sexuels écrits par des journalistes sans doute de bonne volonté mais qui ont des annonceurs à satisfaire et/ou sont des putes à clics, et des articles sur comment optimiser son plaisir pour être plus performante que la voisine. Pourquoi ça marche à tous les coups ? Parce que les femmes veulent contrôler qu'elles sont normales et, dans le doute, suivre la notice qui pourrait leur permettre de l'être. Les gens que j'ai envie d'entendre s'exprimer sur l'orgasme, ce sont les Odile Buisson, les Odile Fillod, les Heidi Beroud-Poyet et les Laura Beltran, les Shere Hite dont je suis en train de lire le rapport, les sexologues et les femmes, surtout les femmes. Qu'elles parlent avec honnêteté pour dire comment ça marche chez elles, ou que ça ne va pas, qu'elles ne se sentent pas normales, qu'elles se sentent seules, que d'autres viennent leur répondre que non, elles sont passées par là aussi, que non, il n'y a rien d'anormal et qu'on n'est clairement pas toutes faites pareilles. Et qu'on peut bien jouir uniquement en serrant les cuisses en se tendant à en avoir des crampes dans les mollets avec juste un doigt, un Womanizer, une wand, une aubergine, sur le gland du clitoris. Perso, je le vis plutôt bien maintenant.

Inutile de préciser que ces paroles de femmes concernent aussi les hommes qui aiment les femmes.



P.S. : L'image en haut de l'article provient du site Bibliothèque des orgasmes.
P.P.S. : J'ai quelques podcasts sous le coude comme toujours. Les boules de Geisha, Qu’est-ce que l’orgasme féminin ?



Bonus décalé :


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