Lettre à un ami droitier



Cher ami à qui je ne peux pas envoyer cette lettre,

il y a quelques mois tu as fait la rencontre d'une jeune femme totalement par hasard dans un lieu public, tu m'en as fait part de manière sibylline dans nos échanges de mails. Au fil des semaines, tu m'en as de plus en plus parlé, mais j'y prêtais un œil distrait car tes histoires d'amour sont toujours compliquées et, comme disent les Rita, finissent mal en général. Après tout, entre ta dépression consciencieusement entretenue depuis des années et mes conseils sur la vie de couple qui rentrent par une oreille pour ressortir par l'autre, j'ai lâché l'affaire. Inutile de perdre mon temps à aider quelqu'un qui n'entend rien et met un point d'honneur à mettre son psy en échec. J'ai regardé tes copines s'enchainer, j'en ai regretté certaines, d'autres n'étaient effectivement pas compatibles. Et il y a eu la dernière en date donc. Au départ, en lisant tes mots, j'ai cru qu'il s'agissait d'une petite chose fragile en plein divorce et ayant eu des gros soucis de santé dans un passé pas si lointain ; tu en parlais avec admiration car elle était forte dans l'adversité. Les débuts de votre histoire semblaient doux et prometteurs. Puis le masque est tombé et il s'est trouvé qu'elle est en fait une femme libre, très libre même. Une libertine. Aïe. J'ai eu tout de suite mal à la tête parce que je te connais un peu trop bien. Ça allait être très compliqué pour toi.

Je n'avais que tes mots pour savoir ce qu'il se passait et tu as tendance à voir le verre toujours vide, pas facile donc de lire entre les lignes. J'ai quand même réussi à dégager le portrait d'une femme un peu comme moi, libre et libérée sexuellement, qui sait ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas, qui tombe amoureuse ou pas, qui ne souhaite pas s'installer, qui ne souhaite pas être monogame, qui a des coups de cœur et qui sait saisir la balle au bond. Un petit bout de femme pétillant qui me parle et qui me plait. Mais toi, qu'allais-tu faire de cet OVNI dans ta vie ? Toi qui idéalises ma vie de couple, t'imaginant que ça fonctionne tout seul parce que nous sommes juste faits l'un pour l'autre avec mon partenaire de vie. Toi qui n'entends pas quand je mentionne les efforts que cela prend par moments. Toi qui ne sais pas que je suis libertine, polyamoureuse, hétéroflexible, naviguant dans les eaux du BDSM, et que c'est en partie ce qui assure le bon équilibre de mon couple justement. Toi à qui je ne pourrais de toute façon pas en parler parce que tu ne comprendrais pas, parce que ta vision du couple est comme ça et pas autrement et qu'elle n'a pas bougé depuis des années. Toi qui ne sais en fait pas du tout ce que tu veux à part être en couple dans l'espoir que ça te sauve de toi-même comme par magie. 

Que pouvais-tu donc faire face à une libertine bien dans ses pompes alors que tu es en vrac depuis des années ? Pour la suivre, il faudrait tout remettre en question et toi en premier. Je suis passée par là, j'en ai chié comme j'aime le dire et j'en suis ressortie grandie. Mais toi, tu pars de tellement plus loin. J'ai eu espoir que tes discussions avec elle provoquent un déclic, que tu tentes l'aventure, que tu saisisses la main qu'elle te tendait. Tu as eu la chance qu'elle ait un gros coup de cœur pour toi, sinon, elle serait sans doute partie plus vite. Et moi de mon côté, voyant qu'elle n'allait pas s'enfuir tout de suite, je t'ai subtilement poussé à discuter avec elle, à poser des questions, à comprendre son mode de fonctionnement pour définir ta place dans sa vie et vice-versa. L'exercice n'était pas simple ; il ne fallait surtout pas que je me mette à sa place pour t'expliquer la situation et me griller au passage. L'avantage de la situation pour moi, c'est que tu étais tellement baba devant elle que tu ne prêtais pas vraiment attention à la source de mon savoir. Tu suivais le guide en la regardant elle. Et je mourais d'envie de te dire de lire L'Île des Gauchers d'Alexandre Jardin et La Salope éthique de Dossie Easton et Janet W. Hardy. Mais je ne pouvais pas. Et tu me remerciais pour être la seule à te soutenir alors que tous les autres te disaient de chercher quelqu'un d'autre. Tu t'es même pris la tête avec tes amis, parce qu'ils ne voulaient pas y croire. Il faut dire qu'il fallait avoir la foi vu la situation. 

Elle m'a étonnée à plusieurs reprises. Je la sentais un peu sur la défensive par moments, elle a même pris du temps pour réfléchir pendant quelques jours. J'imagine très bien pourquoi. Puis elle est revenue. Elle voulait y croire tout en sachant que vous n'étiez pas en phase. Parfois, la magie opère. Puis elle s'est fait une raison. Vos visions sont trop différentes l'une de l'autre et elle sentait que tu allais essayer de la tirer vers toi et, pour elle, c'eut été un retour en arrière. Votre relation débutante était déjà beaucoup trop compliquée.

Toi, je ne t'ai jamais vu aussi heureux qu'avec cette nana, elle t'a donné des ailes et fait croire de nouveau au bonheur l'espace de quelques semaines. Je ne te reconnaissais plus et je croisais fort les doigts pour que tu enlèves tes œillères. Mais tu restes un droitier convaincu qui dit qu'il comprend alors qu'il n'effleure même pas la surface des choses, qui dit qu'il va essayer mais ne le fait pas pour les bonnes raisons. Et elle, elle reste furieusement gauchère, elle ne reviendra pas en arrière comme ça. On ne revient jamais vraiment en arrière. C'est con, ça aurait pu te donner un coup de pied au cul, mais non. Aujourd'hui tu souffres et tu vas retourner à ton autoflagellation chronique de Caliméro et elle, elle restera un petit bout de femme pétillant qui aurait bien voulu faire un bout de chemin avec toi sans se prendre la tête. Et moi, je regrette presque de ne pas la rencontrer un jour, car ça non plus je ne peux pas te le dire, mais je lui aurais bien fait des avances aussi. Sans prise de tête, juste pour le plaisir de la séduire, et plus si affinités. Mais, là aussi, ça aurait été beaucoup trop compliqué.

Cher ami, va, retourne donc sur les sites de rencontres grand public qui ne t'ont jamais mené nulle part. Tu y cherches depuis des années quelque chose qui n'existe pas et à laquelle tu te raccroches comme à une bouée de survie. Je te le dis ici, mais je ne te le dirais plus en face, je te l'ai déjà trop répété. Un jour, peut-être, tu comprendras que la clé de tout, c'est que tu sois bien dans ta peau avant toute chose ; le reste suivra. C'est con que ça ne puisse pas marcher avec cette nana, elle t'aurait sans doute fait faire un pas de géant dans ta vie. À défaut, l'espace de quelques semaines, tu auras cru au bonheur retrouvé et je tâcherai de te le rappeler très régulièrement rien que pour t'asticoter.

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