Beauté fatale de Mona Chollet



Soutiens-gorge rembourrés pour fillettes, obsession de la minceur, banalisation de la chirurgie esthétique, prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération : la « tyrannie du look » affirme aujourd'hui son emprise pour imposer la féminité la plus stéréotypée. Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du « complexe mode-beauté » travaillent à maintenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au cœur de la sphère culturelle.
Sous le prétendu culte de la beauté prospère une haine de soi et de son corps, entretenue par le matraquage de normes inatteignables. Un processus d’autodévalorisation qui alimente une anxiété constante au sujet du physique en même temps qu'il condamne les femmes à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, les enfermant dans un état de subordination permanente. En ce sens, la question du corps pourrait bien constituer la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences à celle contre les inégalités au travail.                            
Petite mise en garde : l'auteur tire à boulets rouges sur tout ce qui bouge dès les premiers chapitres et, même si, en tant que femmes tout particulièrement, vous n'avez aucune raison de vous sentir visées (et que vous le savez), vous aurez sans doute malgré tout l'impression d'être coupable de quelque chose. La sensation n'est pas franchement agréable ni engageante, mais comme nous semblons avoir des chevaux de bataille en commun avec Mona Chollet, je me suis accrochée.

L'ouvrage est donc un condensé assez exhaustif et graduel de tous les diktats beauté qui polluent l'esprit des femmes de manière plus ou moins insidieuses avec, en tête, les magazines féminins et toute l'importance donnée à la place occupée dans la grande hiérarchie de la féminité. Pour être une femme, une vraie, il faut bien s'habiller, bien se maquiller, sentir bon, faire du sport, bien manger, s'épiler intégralement et définitivement, se faire blanchir et lisser la peau, se faire tirer les plis, se faire refaire les seins, le visage, le reste du corps. Bref, tout est bon pour changer le regard que la femme porte sur son propre corps jusqu'à ce qu'il devienne l'ennemi et une obsession dont elle n'a même plus conscience. Le tout renforcé par des critiques déplacées et le dénigrement systématique de celles qui ne font pas assez d'efforts ou qui ont juste mieux à faire de leur vie. Et plus on commence tôt, mieux c'est, bien sûr.

Le petit hic, c'est qu'en même temps qu'elle dénonce, à juste titre, tout ce qui ne va pas, l'auteur perd aussi en objectivité et se fait juge là où il n'y avait pas besoin d'en rajouter et où le lecteur avait les éléments nécessaires pour se forger son avis. L'essai devient alors pamphlet. Sofia Coppola, notamment, en prend pour son grade et se trouve réduite à un simple suppôt de la mode, accessoirement réalisatrice fille à papa sans talent qui fait travailler ses potes sur ses films. N'en jetez plus. Ai-je encore le droit d'aimer Lost in Translation ou ça fait de moi une personne écervelée sans aucun goût ? De même, porter des tenues vintage tout droit sorties de Mad Men semble me mettre d'emblée dans la case des dindes qui n'ont pas compris que le jour où la femme s'est débarrassée des gaines, elle s'est libérée. Dois-je me flageller parce que ça me fait une silhouette de dingue, surtout perchée sur des talons de treize centimètres ?

Bien sûr, l'idée de l'auteur est de taper fort pour forcer à une prise de conscience chez le lecteur, ou plutôt la lectrice qui est la première cible. Pour être égalitaire, il faudrait avoir un aperçu du versant masculin des diktats. Chose qui semble être abordée dans le livre d'Olivia Gazalé : Le Mythe de la virilité. Connaître le côté pernicieux de ces injonctions et la façon dont elles s'immiscent dans nos esprits doit pouvoir nous permettre de nous en libérer. En cela, l'exercice est plutôt réussi. Sauf que les personnes visées en premier lieu par ce livre ont, elles, mieux à faire que de le lire et il y a fort à parier que celles le lisant ont déjà un certain recul et sont parfaitement capables de dire merde à la fois aux gens qui critiquent parce qu'il y a un fashion faux-pas, à ceux qui reprochent d'être une pauvre victime de la mode à cause de la présence d'un pull jaune moutarde dans la garde-robe, et à l'auteur aussi au passage. Si vous souhaitez en rajouter une couche sur le concept de liberté de choix, je vous invite à jeter une oreille sur l'émission Grand bien vous fasse datée du 16 février 2018, intitulée : Sommes-nous vraiment libres ? À compléter avec ce petit article qui prouve bien que ça n'est pas si simple : Sortir sans maquillage ne me pose aucun problème mais j'ai l'impression d'être la seule.



La lumière représente, dans notre monde, un déterminant culturel puissant. Nous manifestions une fois profonde et obstinée dans les vertus de l'exposition, au point de nier la violence qu'elle implique. Nous sommes persuadés qu'il est bon d'en montrer le plus possible, que du dévoilement viendra une forme de révélation, de délivrance. Seule la honte paraît pouvoir justifier que l'on veuille pouvoir garder des choses pour soi. (p. 190)
Non contents d'exploiter les peurs et les fragilités de leurs clientes, certains vont jusqu'à affirmer que leur activité est féministe, car elle permet aux femmes d'« acquérir une meilleure estime d'elles-mêmes ». C'est confondre l'estime de soi avec le soulagement que procure le fait de « prouver sa loyauté à l'ordre dominant », comme le formule Laurie Essig, en une synthèse efficace des thèses de Michel Foucault sur l'exercice moderne du pouvoir par la discipline du corps. [...]L'« estime de soi » apportée par une nouvelle paire de seins risque fort de s'évanouir avec la première ride, le premier sillon, le premier signe de cellulite aperçu dans la glace, la première manifestation des effets de la gravité. On peut chercher ailleurs une confiance en soi d'un genre plus solide - une fenêtre sur un autre genre de paradis. (p. 205)
Peut-être existe-t-il en effet des féministes puritaines refusant d'envisager que les femmes puissent être des objets sexuels dans quelque circonstance que ce soit ; mais on a surtout l'impression d'un malentendu persistant. Le problème n'est évidemment pas qu'une femme puisse être envisagée comme un objet sexuel par des hommes qui, par ailleurs, la voient comme une personne globale, dotée d'un libre arbitre. Le problème est qu'elle existe socialement comme un objet sexuel ; qu'elle soit réduite à cela et qu'elle ne puisse jamais affirmer pleinement sa dimension de sujet. Natacha Henry montre bien comment ceux qu'elle appelle les « mecs lourds » se servent de remarques crues, adressées à une collègue, une subordonnée ou une parfaite inconnue, non pas pour la séduire (ou alors, ils s'y prennent vraiment mal), mais pour disqualifier, pour humilier, pour marquer une domination. (p. 256)

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