Le Dossier M de Grégoire Bouillier - Extrait



Extrait découvert lors de l'écoute d'un podcast : Écrire l'amour (1/4) - La rencontre

Comment dit-on : Je t'aime ?
Je ne sais pas pour les autres.
Se souviennent-ils le jour, la minute, la seconde, la fois où ils ont dit Je t'aime ?
Comment était-ce ? 
Réussi ou ? Avec le sentiment de n'avoir rien dit tellement ces mots ont trempé dans d'innombrables combines et on en a une conscience claire et affreuse au moment de dire véritablement Je t'aime. Précisément à ce moment-là. Ce pourquoi on peut refuser de le dire. Le refuser absolument. Par pure honnêteté. Parce qu'il s'agit de mots sacrés. Ou alors, s'y risquant malgré tout, en mettant tout son amour dans l'intonation de sa voix et dans l'intensité de son regard, dans l'espoir de dissimuler le faux du langage – il faudrait des mots neufs. Il faudrait refonder le langage. Pour que, disant Je t'aime, on dise Je t'aime et pas autre chose. Pour que, disant Je t'aime, l'autre n'entende pas autre chose qui, en sous-main, n'aurait rien à voir avec l'amour. Comme certains disent Je t'aime et cela signifie « sexe ». D'autres disent Je t'aime parce qu'ils en ont plein la bouche de dire Je t'aime et peu importe si l'autre s'y laisse prendre. Sans parler de ceux qui disent Je t'aime pour couper court et donner à l'autre ces mots suprêmes qu'il ne sera jamais las d'entendre et qu'on n'en parle plus, on mange quoi ce soir ? Y a quoi à la télé ?
Ceux-là ne comptent pas. Ceux-là font de la politique. Ceux-là donnent à l'autre sa pitance d'amour.
Je ne parle pas non plus de ceux qui réclament qu'on les aime : ceux-là exigent d'être aimés avant que d'aimer, toi d'abord et moi ensuite et ceux-là ne sont que des épiciers. Non. Je parle de ceux qui, au moment où ils l'éprouvent et parce qu'ils l'éprouvent, tentent de dire ce qu'ils ressentent d'unique dans une langue qui est à tout le monde, avec des mots qui ne sont à personne. En tentant de faire passer la pureté de leurs sentiments dans l'impureté de la langue. En tentant de renouer avec l'invention du langage, oui, l'invention du langage. Car à quoi bon avoir inventé des mots si ce ne fut d'abord pour parvenir à dire quelque chose d'aussi indicible que : Je t'aime ? Pour, sans les mains, tendre la main et exprimer ce qui, tout au fond de soi, s'élance vers l'autre et cherche à s'étendre à l'infini, exige d'éclater au grand jour, comme une force impossible à contenir, une lumière devant éclairer le monde, le meilleur de soi-même sans lequel l'homme n'aurait jamais trouvé l'énergie de se dresser sur ses deux jambes et de cesser de se prendre pour un singe, etc. Croit-on que le langage a été inventé pour dire « bonjour bonsoir », « on mange quoi à midi ? », « y a quoi à la télé ce soir », « ne mets pas tes coudes sur la table », « allez l'OM » ? Laisse-moi rire ! C'est parce qu'il y a un indicible, par définition, que nous ne pouvons pas garder pour nous et qu'il nous faut pourtant partager et pour aucune autre raison et voilà une nouvelle théorie du langage qui me plaît bien.
Voilà pourquoi M s'évanouit, selon moi.
Parce que, dès l'instant où elle murmura à mon oreille Je vous aime, il se fit un grand vide en elle. Un grand vide en lieu et place du meilleur d'elle-même, dont elle fit à ce moment-là le plein des mots qu'elle murmura à mon oreille, sans rien garder pour elle, strictement rien ; et ce grand vide la happa tout entière, ce grand vide, comme un trou d'air, l'effondra immédiatement sur elle-même et quoi de plus compréhensible ? Que croit-on qu'il se passe lorsqu'on dit Je t'aime pour de vrai ? Du plus profond de son âme ?
Parvenu à ce stade, j'aimerais qu'un génial inventeur mette au point une norme de compression littéraire, à l'instar de celles dont bénéficient les images (jpeg, tiff…), les vidéos (mpeg, wmv, amv…) ou les sons (mp3, ac3…) ; car il n'y a pas de raison pour que les textes ne profitent pas eux aussi d'un progrès technique partout à l'œuvre qui, même en supprimant des harmoniques qui font la différence, permettrait d'alléger ce que nous avons à dire et, dans mon cas, ce ne serait pas du luxe.

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