A Study on Falling

Study on Falling par Marika Leila Roux aka Gorgone
Photographe : Anastasia Philippova

J'ai déjà mentionné le nom de Gorgone dans ces pages quand j'ai partagé la vidéo d'une performance extraordinaire d'Akira Naka. Elle a également été interviewée dans le documentaire Planète Kinbaku. Elle fait aujourd'hui partie des figures de référence dans le monde du shibari. Après avoir débuté comme modèle, elle a pris son envol et a construit sa propre voie. Elle le dit elle-même en introduction du site sur son projet, A Study on Falling : The creations and projects presented here aim to display a different face of Japanese bondage,  emphasising its artistic, metaphorical and sensual nuances rather than its purely sexual and S&M origins. (Les créations et projets présentés ici visent à montrer un autre visage du bondage japonais, mettant en lumière ses aspects artistiques, métaphoriques et sensuels, plutôt que ses origines purement sexuelles et SM.)

Gorgone est une jeune femme dont j'aime l'esprit et dont je suis le travail avec attention, même si nous ne recherchons pas forcément la même chose dans la pratique des cordes. Son style est très propre, très épuré, avec une gestuelle très travaillée. Il y a toujours une double chorégraphie dans ses vidéos et performances : celle des mouvements de l'encordeur ou de l'encordeuse et celle des poses successives de l'encordé(e). C'est toujours un plaisir pour les yeux et pour l'esprit, y compris quand il ne s'agit que des tutoriels qu'elle propose sur son site Shibari Study. L'idée ici est bien d'intégrer le shibari au spectre du spectacle vivant. L'œil de la caméra et du spectateur n'est jamais négligé ni oublié. Je ne ressens pas l'intensité que je peux ressentir viscéralement en regardant Akira Naka encorder, pour autant je suis touchée par la beauté et la grâce du travail de Gorgone.

Il y a quelques années, elle a monté ce projet artistique intitulé A Study on Falling. En voici deux captations  pour comprendre ses intentions : 


Des photos de la prestation durant le concert d'Asaf Avidan au Palais Garnier sont disponibles sur Getty Images

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Lu ailleurs #38


  • Soumission impossible : un podcast Arte Radio par Claire Richard sur le paradoxe insoluble des femmes qui aiment se soumettre au lit. Elle ne tranche pas la question, elle ne fait qu'interviewer ou tenter d'interviewer des femmes. Je me retrouve bien sûr dans certains témoignages. Ce court podcast vient, en tout cas, bien démontrer qu'Adeline Anfray n'a pas été chercher bien loin avant d'affirmer ne pas trouver de femmes aimant encore se faire traiter de salopes au lit... 
  • Libertinage : un épisode des Pieds sur Terre qui date d'il y a 10 ans. Certaines choses ne changent pas vraiment. On y retrouve notamment des définitions du "vrai" et du "faux" libertins ainsi que de l'échangisme qui m'ont fait écarquiller les yeux et qui dénotent malgré tout d'une ouverture d'esprit paradoxalement étroite. C'est ainsi.
  • "Parfois, je sens l’érection qui est là, mais bloquée par la peur de ne pas y arriver" : le sexe sous ordonnance : Encore un épisode des Pieds sur Terre, sur les troubles de l'érection ou, comment, faute de modèles alternatifs à la pénétration, la sexualité devient tout simplement inexistante pour l'homme comme pour la femme si l'homme ne bande pas. L'idée ici n'est pas d'enfoncer les hommes qui sont déjà en souffrance et qui, pour la plupart, trouvent une solution médicale à leur problème, mais de souligner la vision très figée qui domine encore dans les foyers.
  • Polyamour, Jalousie et Ouverture du couple (Delph) : Où il est question de compersion, un sujet sur lequel je reviendrai sans doute bientôt et que j'ai trouvé magnifiquement abordé dans ce podcast.
  • Sexualité des femmes, la révolution du plaisir : Quelques très beaux témoignages sur la découverte et la prise en main de leur sexualité par des femmes. Là encore, la pénétration est questionnée sans être pour autant rejetée. Sauf par celles qui considèrent que ça reste un symbole de soumission aliénant, un reliquat du patriarcat et le témoin de l'endoctrinement des femmes par les hommes dès le plus jeune âge. Libre à elles, d'autres trouvent ça bon et adorent la proximité que cela procure avec le partenaire.
  • 37% des Françaises ont déjà été infidèles, et ce chiffre est en augmentation : Vu la vision de l'infidélité de cette étude, j'en déduis que je fais partie des 2 % et que je ne suis pas prête d'en sortir.
  • Sex-Positive : Attention, danger : un titre assez étonnant pour un podcast d'Anouk Perry, mais comme à son habitude, elle questionne, elle interroge, elle parle avec des gens qui n'ont pas du tout le même avis qu'elle afin de permettre la réflexion. Il y est question des limites du militantisme féministe et sex-positive, des communautés refermées sur elles-mêmes accrochées à leurs discours, des injonctions que l'on remplace par d'autres injonctions (un peu comme dans le milieu libertin où l'on est un "vrai" libertin que si et seulement si on couche), de Fetlife et ses piliers qui savent tout sur tout et monopolisent la parole, de la Place des cordes et ses scandales de viols. C'est sans doute l'un des meilleurs épisodes qu'elle a produit dernièrement. Inutile de préciser que j'ai été fichtrement énervée par les propos des deux représentantes du collectif "Elles aiment ça" qui ont des idées bien arrêtées, notamment celles qui pratiquent le BDSM, les rabaissant toutes au statut de victimes lobotomisées. Tout dominant devenant de fait un agresseur. Peut-être que leur vision de la sexualité changera quand elles auront fini de se réparer puisque des thérapies sont visiblement en cours et qu'elles évoluent dans un collectif un peu particulier. Pour ma part, je reste féministe sex-positive dans mon coin, toujours en lutte contre les injonctions et en mettant l'accent sur les vertus de l'introspection pour apprendre à se connaître moi-même et ainsi être vraiment à même de décider de ce qui est bon pour moi.  
  • La Princesse Lamour Damour : Une très belle "heure du conte" pour retrouver le sourire.

    La Princesse Lamour Damour from idcourtes on Vimeo.
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Troubles dans le consentement d'Alexia Boucherie


« Je n’en avais pas envie, mais… » Combien de nos récits sexuels ont commencé par cette phrase ? Combien sommes-nous à avoir ressenti ce malaise, face à une relation reconnue comme consentie, mais pas vraiment désirée ? Les témoignages sont nombreux. Coïncidence ? Ou bien ces expériences ambiguës, ces « zones grises », relèvent-elles de normes et de processus sociaux ? Entre le « non » et le « oui », entre le viol et la relation désirée et acceptée, la réalité semble plus complexe qu’il n’y paraît. Car des inégalités de genre demeurent dans nos sociétés, qui viennent brouiller les frontières. Dans un tel contexte, que vaut le consentement ? Faut-il ne retenir que sa définition juridique, qui stipule qu’en dehors d’une contrainte explicite, il doit être considéré comme « libre et éclairé » ? Nos corps seraient-ils consentants par défaut ? Mais sommes-nous vraiment toutes et tous égaux face à la capacité à consentir ? C’est pour répondre à ces questions brûlantes qu’Alexia Boucherie a enquêté auprès de jeunes adultes. Pour interroger, en pratique, les conditions qui permettent ou non de formuler un consentement « libre et éclairé ». À l’heure de sa publicisation massive, entre injonctions culturelles et résistances féministes, il est temps d’en explorer le spectre et de faire émerger de nouveaux outils, pour tracer les contours d’un consentement plus égalitaire.

Titulaire d’un master en sociologie et militante queer, Alexia Boucherie s’intéresse à la question du genre, aux violences sexistes et aux féminismes. Troubles dans le consentement est son premier ouvrage.



Les choses seraient tellement plus simples si l'on arrivait à réduire la notion de consentement sexuel au court énoncé d'un oui ou d'un non que personne ne remettrait jamais en cause parce que tout le monde serait d'accord sur son sens et sa valeur. Bien sûr, la réalité est autrement plus complexe, car rien n'est plus difficile à prouver que la réalité du consentement libre et éclairé motivé par un réel désir. Ou, dans les cas les plus dramatiques, son absence, voire sa rétractation en cours de route, qui est souvent le nœud du problème dans une affaire d'agression sexuelle ou de viol. Le consentement y est directement interrogé puisque tout repose sur lui. Pourtant, c'est précisément la notion qui n'apparait pas en clair dans les définitions de l'agression sexuelle et du viol, ce qui pose problème dans la mesure où le consentement peut être vicié de bien des façons. « Je n’en avais pas envie, mais… »

Avec son essai, l'autrice pousse la réflexion bien au-delà des affaires judiciaires et s'intéresse à tous ces moments où on ne se pose en fait même pas la question du consentement sexuel pour des raisons très très variées. Les fameuses zones grises que nous avons tous connues, sauf que, faute de traumatisme, nous refusons de les voir pour ce qu'elles sont : des situations où le consentement était mou, obtenu en échange de quelque chose ou à force d'insistance, ou parce qu'il faut, ou parce que l'on doit, ou parce que ça nous facilite la vie. Ou le plus souvent parce que ça ne nous coûte rien.

Très honnêtement, écrire un avis sur ce livre est un défi, car le sujet est réellement complexe et qu'il me faudrait sans doute une seconde lecture pour bien tout intégrer. Tout ce que je peux dire, et je le savais avant d'entamer ma lecture, c'est que c'est un texte qui remue intérieurement. Le livre se transforme rapidement en outil d'introspection qui questionne son propre rapport au consentement. Quand sait-on avec certitude que nous ne nous sommes pas écoutés ? Quand avons-nous accepté sans désir, mais parce que ça ne nous coûtait rien ? Quand avons-nous nous-même forcé le consentement de l'autre ? Et surtout que faisons-nous de tout ça maintenant ? Faut-il changer des choses, les accepter, demander des excuses ou s'excuser auprès de ses partenaires ?

Nous avons tous un rapport au consentement différent qui s'est construit dans le temps au fil de nos expériences personnelles et des rencontres que nous avons faites et nous avons parfois des difficultés à nous confronter à notre propre histoire. Il est toujours plus facile de voir la paille dans l'œil du voisin que la poutrelle dans le sien, c'est bien connu. Ne pas vouloir prendre conscience de toutes les zones grises qui ont émaillé nos vies, c'est aussi bien un moyen de nous voiler la face que de nous protéger nous-même, mais nous avons aussi le droit, à tout moment, de les réévaluer avec toute l'objectivité possible pour décider quoi en faire.

C'est ainsi que, selon moi, je peux affirmer que je n'ai jamais été victime d'agression sexuelle ni de viol. Je n'en ai a priori pas non plus été l'autrice. Par contre, je sais que je me suis retrouvée à plusieurs reprises dans des zones grises que j'ai parfois glissées sous le tapis par naïveté et ignorance dans ma jeunesse. Celles-ci n'ont pas eu de conséquences sur ma vie et je n'ai vraiment pas de raison d'y revenir ; je sais qu'elles ont existé. Par contre, depuis que j'ai pris ma sexualité bien en main, les choses ont changé. J'ai connu d'autres zones grises plus récemment qu'il m'a fallu interroger frontalement pour en tirer des leçons et éviter qu'elles se reproduisent, surtout que certaines se sont produites avec des partenaires importants pour moi avec qui l'histoire allait continuer. Il s'agissait de situations complexes, difficiles à lire sur le moment et parfois même avec beaucoup de recul, et qui ont eu des conséquences sur la relation. Les choses ont dû être discutées à deux, repensées et reconfigurées ; la vigilance est devenue plus accrue. Le problème n'a donc pas été ignoré. Les relations sont toutes revenues à l'équilibre depuis, mais pas sans rien faire.

Ce que j'ai remarqué, c'est que, depuis que je cumule libertinage, polyamour et BDSM, je suis devenue plus attentive et réactive vis-à-vis des zones grises. Sans doute parce qu'il s'agit, dans mon cas, de démarches qui ont grandement renforcé mon individualité et que, par conséquent, je transige beaucoup moins. Je pars aussi du principe que ces zones grises existent et existeront toujours. Et ce n'est certainement pas la contractualisation des rapports qui changera quelque chose, même si ça en rassurera certains et certaines. Donc, et je parle encore pour moi, autant apprendre à les reconnaître, à trouver des parades éventuelles pour les éviter et à en tirer des conséquences, y compris s'il doit s'agir d'un dépôt de plainte. J'ai aussi tout à fait conscience que le "ça ne me coûte rien" restera d'actualité dans certaines situations, situations dont la liste est néanmoins beaucoup plus restreinte aujourd'hui qu'il y a 5 ans.

Je viens d'évoquer des moments où mon consentement sexuel avait fait défaut, mais je dois remercier Alexia Boucherie de m'avoir permis d'identifier au moins une fois où c'est le consentement de mon partenaire que j'ai malmené sans m'en rendre compte. Tout du moins jusqu'à la lecture de cet essai. C'est dire s'il force à fouiller profond. Je ne suis même pas sûre, si j'en reparlais aujourd'hui à ce partenaire, qu'il aurait conscience de la zone grise dans laquelle nous nous sommes retrouvés ce jour-là. Le consentement y fut mou au sens propre comme au sens figuré et je n'ai pas su lire ses messages non verbaux alors qu'ils étaient bien là. Forcément, ça fait réfléchir. C'est sans doute le problème des zones grises dans des relations au long cours, on s'imagine qu'on ne peut pas vraiment faire de mal puisqu'on se connait déjà bien, que l'on est bienveillant envers l'autre et que l'on se fait confiance pour se dire quand ça ne va pas. C'est pourtant là que je les ai personnellement trouvées plus délicates à identifier et à gérer.

Troubles dans le consentement est un livre que j'ai découvert totalement par hasard en rayon. Le seul article que j'ai vu passer en ligne après coup est celui des Inrocks. Je regrette vraiment qu'il n'ait pas plus de visibilité car son propos est essentiel et il remue beaucoup de choses. À sa lecture, vous allez très certainement vous retrouver à balayer toute votre vie sexuelle à la recherche des zones d'ombres oubliées volontairement ou pas. Ça peut faire très mal. Il y aura aussi toutes les petites gifles qui arriveront par surprise quand vous réaliserez que vous étiez dans une zone grise que vous n'auriez jamais identifiée comme telle. Et c'est là l'objectif de l'autrice : forcer les gens à se confronter à toutes les situations où le consentement sexuel peut être flottant pour tout un tas de raisons afin d'enclencher une réflexion profonde et faire évoluer les esprits et la société. On ne se débarrassera jamais totalement des zones grises, mais on peut très certainement en diminuer la taille et les conséquences.





Si vous ne l'avez jamais vu, je ne peux que vous recommander le visionnage de l'épisode d'Infrarouge consacré au sexe sans consentement. Alexia Boucherie le mentionne dans ses lignes et c'est un excellent point de départ pour constater comment deux personnes en présence peuvent avoir des lectures totalement opposées d'un même événement souvent dramatique.


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